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A NO MAN'S LAND

Guillaume Bression & Carlos Ayesta

​Un no man’s land de 1000 kilomètres carré aux alentours de la centrale de Fukushima. Cette zone morte est certainement la trace la plus brutale et la plus visible de l’accident nucléaire. Plus de 110 000 personnes ont dû plier bagages, laissant derrière elles des villes fantôme. Pas ou peu d’éclairage public, des rues vides, des magasins abandonnés. Depuis un an, le temps s’est suspendu. Nous nous sommes rendus dans cette zone d’exclusion, en partie interdite, pour découvrir ces paysages désolés sous un angle nouveau. A l’aide de flashs, nous avons éclairé ces villes désertes la nuit. Nous pouvions ainsi focaliser notre regard, imprimer une perspective, choisir un bâtiment, un paysage. Et les faire surgir de nulle part, comme une anomalie. Les lumières artificielles, loin de rendre vie à ces villes, soulignent l’absence et le vide. Les photographies froides et brutes accentuent le malaise ressenti devant ces territoires perdus.

 

 

Interview Radio France Internationale - RFI

Article paru dans Actuphoto
De Claire Mayer


Le 11 mars 2011, un tremblement de terre d'une violence inouïe (magnitude 9,0) survient au large des côtes nord-est de l'île de Honshū. Son épicentre se situe à 130 km à l'est de Sendai, chef-lieu de la préfecture de Miyagi, dans la région du Tōhoku, ville située à environ 300 km au nord-est de Tokyo. Ce séisme a entraîné un tsunami dont les vagues ont atteints 30 m par endroits. Ce tsunami entraînant lui-même des fusions au coeur de trois réacteurs nucléaires et de très importants rejets radioactifs de la  centrale nucléaire de Fukushima Daini.
Un événement sans précédent qui, même deux ans après, n'en finit pas de laisser des traces.

« Clair-obscur à Fukushima », c'est le projet de Carlos Ayesta et Guillaume Bression. Tous deux photographes de formation, ils ont réalisé ce reportage ensemble, liant leurs compétences et leur courage pour le mettre en œuvre. Carlos Ayesta est d'origine venezuelienne, et travaille en tant que photographe indépendant, tandis que Guillaume Bression, lui, vit au Japon, comme correspondant pour la presse et cadreur pour la télévision. Alors que ce dernier vit au Japon depuis trois mois seulement, les évènements dévastateurs du tsunami et de l'accident nucléaire ont éclatés. « Forcément, ces évènements ont énormément influencé mon travail pour la presse, la télévision mais aussi mes activités artistiques. »

 

Ensemble, ils mettent alors au point cette idée de reportage, pour le moins surprenante : photographier de nuit la zone dite « interdite » qui entoure la centrale de Fukushima : « Ce reportage a lieu dans la zone interdite qui entoure la centrale de Fukushima, c’est-à-dire toute la partie évacuée à la suite de l’accident nucléaire. Notre idée était de rentrer dans cette zone la nuit et de faire découvrir ses paysages désolés et abandonnés sous un angle nouveau. Nous voulions éclairer ces villes et ces campagnes à l’aide de flashs et ainsi focaliser le regard sur les anomalies engendrées par cette double catastrophe (tsunami et accident nucléaire) et souligner le sentiment d’absence et de vide. Le rendu « trop parfait » de ces photographies accentue le malaise ressenti en les regardant. A notre sens, cette série se situe vraiment entre la photographie documentaire et la photographie contemporaine. » Une série qu'ils ont complètement réalisés ensemble, aucun ne se revendiquant particulièrement la paternité des images, comme un magnifique travail d'équipe...  « Comme c’est un travail en binôme, quand l’un de nous avait une image en tête, il s’occupait du cadre et dirigeait l’autre qui disposait les flashs. Ensuite on inversait. Si bien que sur la majeure partie des photos, on serait incapable aujourd’hui de dire qui a effectivement appuyé sur le déclencheur…»


Le résultat est troublant : des clichés apocalyptiques, inquiétants voire même dérangeants. Nombreuses sont les images des drames qui ont eu lieu successivement au Japon. Pourtant, les images de Carlos et Guillaume traitent l'évènement sous un angle nouveau, mêlant leurs compétences artistiques à la réalité d'une situation qui a secoué non pas uniquement le Japon, mais le monde entier. Guillaume Bression explicite ce choix « J’avais déjà couvert la zone interdite depuis le début de l’accident pour différents magazines et quotidiens. Avec Carlos, nous cherchions une approche nouvelle. Ce qu’on peut ressentir en rentrant dans cette zone est très particulier et cette sensation est amplifiée la nuit. Il n’y a pratiquement plus d’éclairage public. Du coup, l’utilisation de flashs nous a permis de créer nos propres images, de les construire. Ces images auraient été très différentes si elles avaient été prises de jour, elles auraient été beaucoup plus « reportage » »


Ce reportage n'a pas été simple à créer, loin de là, la zone étant interdite au public comme aux journalistes. Carlos et Guillaume ont donc été contraints de biaiser, de prendre des risques. « Encore aujourd’hui, il n’est pas possible d’obtenir d’autorisation officielle d’entrer dans la zone interdite autour de la centrale pour ce genre de projet, il fallait donc rentrer dans la zone illégalement. Il est possible de rentrer la nuit à pied mais comme nous avons fait la majeure partie des prises de vue en hiver par des températures souvent proches de -10°C, nous pensions qu’il fallait entrer en voiture. Pendant un reportage sur les travailleurs de la centrale,  l'un d'eux nous a proposé de nous donner son laisser-passer pour pénétrer dans la zone. Une bonne idée sur le coup mais qui nous a valu beaucoup d’ennuis avec la police quand nous avons été arrêtés dans la zone avec une autorisation qui ne nous appartenait pas… Pour les photos en elles-mêmes, nous faisions des repérages la journée autant que possible et nous retournions sur les lieux la nuit pour la prise de vue. (…) Nous avons eu très peur en passant les contrôles de police la première fois avec l’autorisation qui ne nous appartenait pas. Nous craignions aussi de nous faire arrêter sans avoir pu prendre aucune image… La radioactivité n’était finalement pas notre principale préoccupation car ce n’était pas du la première fois que nous allions dans cette région et les niveaux, bien que relativement élevés, ne présentent pas de danger sur une si petite période. Dans les villes abandonnées la nuit, c’est une sensation très particulière. Le simple bruit d’un animal ou du vent rend tout de suite la situation très angoissante. On a souvent peur que quelque chose ou quelqu’un surgisse de nulle part. »


Un reportage qu'il a été difficile à réaliser certes, mais qui en vaut largement le coup. Après avoir publié un portfolio dans Libération, les deux photographes exposent actuellement leur « Clair-obscur à Fukushima » au Festival Circulation(s) qui a lieu dans le parc de Bagatelle jusqu'au 31 mars prochain. Une belle réussite pour Carlos et Guillaume, pour un festival qui monte d'année en année : « Nous connaissions le festival Circulation(s) pour y être allé les années précédentes et nous connaissions la grande qualité de sa programmation. Ca a donc été une excellente surprise d’être sélectionné par le jury. Ce festival est aussi une bonne occasion d’être en relation avec de nouvelles personnes et d’échanger avec les autres photographes présents pendant l’événement. »

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