REVENIR SUR NOS PAS

Guillaume Bression & Carlos Ayesta

 

Les plus de 80 000 habitants évacués des alentours de la centrale nucléaire de Fukushima ont tous un jour eu cette tentation : revenir voir leur maison, leur école ou leur commerce. Et tous ont eu du mal à reconnaître ces lieux familiers devenus hostiles. Les années d’absence, les rongeurs mais aussi les effets du séisme et du tsunami du 11 mars ont laissé des traces.

 

Dans cette nouvelle série, nous avons voulu

souligner ce choc violent perçu par les habitants à leur retour. Nous avons demandé à d’anciens residents  – parfois les propriétaires des lieux – de revenir dans leur commerce ou leur école, de pousser les portes de ces lieux autrefois banals. Nous avons aussi demandé à certains habitants de la region de Fukushima de se rendre avec nous dans cette zone devenue interdite. Une façon pour eux d’avoir un regard direct sur les consequences de cette catastrophe. Face à l’objectif, ils sont pourtant tous tenus de faire « comme si de rien était » et de se comporter normalement. L’étrange et la banalité se mêlent dans des photographies quasi-surnaturelles et pourtant plausibles, résultat d’une catastrophe nucléaire historique.    

Article dans De l'Air Magazine N°56

"Après Fukushima, L’invisible contaminé"

Texte: Fanny Lambert

 

Depuis la catastrophe de Fukushima en mars 2011, Carlos Ayesta et Guillaume Bression ont pénétré à plusieurs reprises la zone interdite de l’ancienne centrale nucléaire. Bravant parfois les interdits, ils en ont rapporté des images lunaires où pénombre et mise en scène riment avec apparition.

 

Suite au drame de Fukushima, plus de 80 000 habitants ont du être évacués de force, laissant derrière eux souvenirs et effets personnels. La zone, désormais interdite à la population s’est transformée en ville-fantôme : pas d’éclairage ou très peu, des objets errant statiquement dans les ruelles désertées dessinent un paysage apocalyptique où l’absence et les dégâts ont laissé des traces. Plonger dans l’invisible, parcourir les quartiers abandonnés et le littoral, tel était le dessein de ces deux jeunes photographes, membres du collectif Trois 8. Sur une périphérie d’une trentaine de kilomètres environ autour de la centrale, les deux acolytes ont sillonné les zones contaminées, parfois de façon clandestine, et ont décidé de procéder de nuit. En se focalisant sur ces objets laissés-pour-compte, en les ceignant d’une lumière artificielle, la série Clair-Obscure (2012) cherchait avant tout à faire état d’un constat. Puis il a fallu « montrer la réalité autrement » nous disent les photographes, et pour cela, introduire la mise en scène, seule façon de révéler l’invisible. Avec Mauvais rêves (2013), les objets radioactifs sont enveloppés de film étirable comme pour symboliser un danger impalpable, l’ennemi qui progresse dans l’ombre. La vie a fait une pause. Les aliments se putréfient (Packshots (2014 - en cours)) tandis que les infrastructures se commuent en ruines. Pourtant, il faudra bien revenir, combler cette vacuité et réinvestir les lieux. C’est la question poser avec la série Revenir sur nos pas (2014 - en cours) et ces saynètes du quotidien. Sous les combles d’un bureau, d’un supermarché, ou encore d’un salon de coiffure, des êtres simulent une vie normale. Car le parti-pris est celui du témoignage et non celui de l’activisme pour ce collectif qui ne souhaite pas rentrer dans le débat du nucléaire. Pour eux, « il n’appartient pas au photographe de se positionner en tant que tel ». Sans doute est-ce cela qui a décidé la Fondation Chanel a les soutenir. Une exposition est prévue à Tokyo pour 2016. L’occasion également de montrer avec cette ultime série, la fragilité psychologique d’une population terrifiée par ce danger en sommeil. A travers ces images où se côtoient étrangeté et trivialité, le surnaturel surgit et le réel devient véreux.